D’où viennent nos récits ? Les habitants de Castelnaud-La-Chapelle et la mémoire vivante du village

9 septembre 2025

Les histoires au fil des générations : transmettre autrement que par les livres

À Castelnaud-La-Chapelle, bien avant que les guides touristiques évoquent la guerre de Cent Ans et la bataille féroce pour le contrôle du château, la mémoire locale s’est construite sans livres, mais avec des voix. Les récits familiaux restent au cœur de la transmission :

  • Les veillées d’antan : Jusqu’aux années 1960, la tradition voulait que chaque génération se retrouve autour de la cheminée pour narrer des histoires « du pays » : la construction du pont en 1927, la bravoure d’Albert Coudron, menuisier et résistant, ou encore les crues mémorables de la Dordogne (les inondations de 1944 restent dans tous les esprits).
  • Le bouche-à-oreille villageois : Bien avant l’avènement d’internet, les marchés de Castelnaud étaient les lieux privilégiés pour échanger les nouvelles ou rappeler un « fait divers » marquant. La mémoire orale se nourrit d’une tonalité particulière, souvent teintée d’humour ou d’ironie.

Il n’est pas rare que les habitants distinguent ainsi la « grande histoire » (les hauts faits du château) de la « petite histoire » : la vie quotidienne, les anecdotes de voisinage, mais aussi les drames et bonheurs familiaux partagés lors des foires ou des commémorations.

Le poids des faits historiques : quand l’Histoire infuse la mémoire populaire

Certains événements traversent le temps et s’ancrent si profondément dans la mémoire locale qu’ils deviennent de véritables marqueurs d’identité. À Castelnaud-La-Chapelle :

  • La Guerre de Cent Ans : Le château de Castelnaud fut le théâtre d’épisodes majeurs entre Anglais et Français (source : Château de Castelnaud / Monuments Nationaux). De nombreux habitants rapportent les légendes locales associées aux « Anglais » et aux « routiers » (ces mercenaires redoutés), transmises par leurs arrière-grands-parents. L’expression « avoir des Anglais dans le coin » garde ici un double sens, entre la réalité historique et le clin d’œil contemporain aux touristes britanniques, nombreux chaque été.
  • Les crues de la Dordogne : Celle de 1944 reste la plus marquante dans les souvenirs. Plusieurs témoins évoquent encore les barques improvisées pour sauver le bétail ou les granges inondées. À chaque anniversaire, des photos jaunies ressortent des greniers, entretenues par des familles qui ont parfois perdu une récolte, mais jamais l’humour face à l’adversité.
  • La scission paroissiale de 1830 : Un épisode oublié des manuels mais vivace localement : une dispute sur l’emplacement du nouveau clocher avait divisé le village en deux clans. Certains y voient encore le germe des fameuses rivalités de quartier.

Des souvenirs incarnés dans la pierre, les fêtes et les lieux de mémoire

À Castelnaud-La-Chapelle, la transmission de l’histoire ne s'arrête pas à la parole. Les lieux eux-mêmes deviennent des supports de mémoire :

  • Le monument aux morts (Place de la Mairie) : Lors du 11 novembre, plusieurs générations se réunissent. C’est l’occasion pour les plus anciens de raconter les prénoms gravés dans la pierre, d’évoquer tel cousin tombé à la guerre de 14-18 ou tel instituteur mobilisé (archives communales).
  • Les fêtes de village : La fête de la Saint-Jean, au solstice d’été, offre encore aujourd’hui un temps d’hommage au passé. Un des moments forts est le partage du « gâteau de la veille », une galette autrefois réservée aux anciens revenus des champs, avec, à la clé, toujours quelques récits des grandes années de vendanges ou d’épisodes marquants comme la sécheresse de 1976 (source : Associations du patrimoine local).
  • Le patrimoine bâti : La restauration de l’église au XXe siècle, menée par des habitants eux-mêmes, est devenue une fierté partagée. Certains murs portent des graffiti gravés lors du refuge des habitants lors de la Seconde Guerre mondiale – discret mais jamais oublié.

L’irremplaçable tradition orale : quelles voix pour perpétuer l’histoire ?

Loin de toute mise en scène, la transmission à Castelnaud-La-Chapelle prend parfois des chemins inattendus :

  • Les « anciens » du village : Figures discrètes ou emblématiques, ils sont parfois sollicités par les écoles pour raconter « comment c’était avant ». Lucienne, 94 ans, se souvient encore (témoignage publié dans Sud Ouest) d’avoir dû traverser la Dordogne en barque pour aller vendre des noix à Beynac. Cette mémoire vivante est précieuse et motive la création d’ateliers intergénérationnels encadrés par l’Association de Sauvegarde du Patrimoine.
  • Les « passeurs d’histoires » : Certains habitants, d’anciens instituteurs ou de jeunes actifs investis dans les offices de tourisme, animent des balades commentées en été ou des cafés mémoire, parfois même en langue occitane, redonnant ainsi place aux mots oubliés du parler local.

Quand l’époque moderne s’en mêle : réseaux sociaux, enregistrements et projets locaux

Si la tradition orale perdure, elle prend, avec l’évolution des technologies, de nouveaux relais :

  • Groupes Facebook locaux : « Tu viens de Castelnaud si… » est une page communautaire où fleurissent anecdotes, photos d’archives ou simplement partages de souvenirs (avec plus de 400 membres, soit un habitant sur trois environ).
  • Les ateliers d’enregistrement sonore : Portés par la médiathèque de Domme et relayés à Castelnaud, ils recueillent des témoignages audio de personnes âgées pour préserver la parole d’autrefois — une initiative soutenue par la DRAC Nouvelle-Aquitaine.
  • Les expositions « Mémoire en images » : L’été, des expositions éphémères s’installent à la salle des fêtes, où photos de classes, costumes d’antan et objets des métiers d’autrefois permettent au villageois, mais aussi aux touristes, de s’immerger dans l’histoire locale (source : Office de Tourisme Sarlat-Périgord Noir).

Petites histoires, grands enseignements : du quotidien à la mémoire collective

S’il est bien une caractéristique de la façon « Castelnaud » de raconter l’histoire, c’est ce plaisir à associer le grand événement à l’anecdote intime :

  • La Révolution de 1789 ? On la relie au récit pittoresque d’une révolte contre le droit de passage sur le bac de la Dordogne !
  • La guerre de 14-18 ? Elle ressurgit dans l’évocation du retour d’un jeune du village devenu « poilu », accueilli avec une soupe préparée sur le quai désormais disparu.
  • Les évolutions agricoles ? Elles prennent visage avec le souvenir du dernier berger de Castelnaud, immortalisé sur une photo de 1956, exposée chaque année à la fête de la Saint-Marie-Madeleine.

Le souci, ici, n’est jamais seulement de faire œuvre de mémoire : il s’agit de relier passé et présent, de donner du sens au quotidien par une histoire partagée, nourrie de noms, de lieux, d’accents et d’émotions bien réels.

Un patrimoine humain encore très vivant

À Castelnaud-La-Chapelle, l’histoire n’est pas réservée aux spécialistes ni cachée dans les archives – elle surgit dans les récits échangés au bistrot, sur la place, dans les jardins. Ici, la mémoire des habitants enrichit et nuance la version officielle, transmettant valeurs, solidarité et — parfois — un certain humour face à l’adversité. Habiter Castelnaud, c’est aussi savoir que chaque pierre a son histoire et que cette mémoire collective, sans cesse renouvelée, consolide le lien social du village.

Pour aller plus loin :

  • Visite du musée de la guerre au Moyen Âge à Castelnaud (chateau-castelnaud.com)
  • Programmes et ateliers proposés par l’Association de Sauvegarde du Patrimoine (Demander à la mairie)
  • Consultation des archives communales (sur rendez-vous à la mairie)

Les habitants de Castelnaud-La-Chapelle continuent de tisser, jour après jour, le récit du village. Une mémoire vive, qui fait battre le cœur du Périgord Noir, bien au-delà de ses frontières.

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