Secrets de la vallée : croyances populaires et anciennes superstitions des hameaux de Castelnaud-La-Chapelle

6 septembre 2025

Un terroir issu du croisement des croyances médiévales et de la ruralité

Pendant des siècles, l’isolement relatif des hameaux entourant Castelnaud-La-Chapelle a entretenu la survivance de croyances guidées autant par la peur de l’inconnu que par la nécessité de protéger familles et récoltes. Si les archives ecclésiastiques et récits de collectes ethnologiques (notamment ceux de Félix Garrigou ou Jeanne Cuisenier) offrent des anecdotes précieuses, il faut aussi écouter la mémoire orale, transmise lors des veillées ou autour des fours à pain.

  • Une terre d’entre-deux : À la croisée de la chrétienté médiévale et de traditions celtiques ou antiques, la Dordogne hérite d'un mélange de pratiques païennes et de rites chrétiens adaptés (Voir Terrain, Revue d’ethnologie de l’Europe).
  • L’influence des grandes familles, seigneurs et « bonnes dames » : Plusieurs sources évoquent leur rôle dans la transmission de certaines pratiques protectrices ou « magiques » jusqu’au XIXe siècle.

Entre saints protecteurs et esprits farceurs : mythes et croyances du quotidien

Les saints et les reliques dans la vie villageoise

La tradition catholique, omniprésente en Périgord, n’a pas effacé les croyances rurales, mais s’en est parfois emparée :

  • Saint Front (protecteur des animaux et des récoltes) : Les habitants accrochaient parfois des brins bénits dans les étables. Plusieurs paroisses du secteur, jusqu’au XX siècle, organisaient des processions pour détourner la grêle (« foudroyants »), notamment à Saint-Cybranet et Veyrines-de-Domme (Source : Le folklore du Périgord par Jean Maubourguet, Éditions SAEP).
  • Reliques, amulettes et objets bénits : Les fragments de buis du dimanche des Rameaux, conservés dans la maison ou brûlés pour repousser la maladie, étaient monnaie courante.

Les créatures de la nuit et les récits d’apparitions

Nuits d’angoisse au coin des hameaux : l’imaginaire local regorge de fantômes, de « lou drac » (dragon-chien des rivières), de revenants ou de « dames blanches » errant près des ponts et des lavoirs. S’il n’existe pas de témoignages récents dûment documentés, ces histoires servaient d’abord à marquer la mémoire des lieux.

  • La bête de Castelnaud : Selon plusieurs récits (le plus ancien recensé dans le Journal de Neuvic, 1897), un grand chien noir hurlait près du vieux moulin lors des nuits de brume parfumées de noix, réputé annoncer prochain malheur ou décès.
  • Les « masques » ou « mascarons » : Figures grotesques censées chasser les mauvaises influences, que l’on retrouve parfois sculptées sous les linteaux de grange ou intégrées, plus discrètement, dans la charpente des maisons (cf. inventaire du patrimoine, DRAC Nouvelle-Aquitaine, 2018).

Sources sacrées et arbres magiques : cultes naturels jusqu’au XIX siècle

La magie de l’eau : fontaines, « gourgs » et puits

Les hameaux de Périgord noir abritent bon nombre de sources et puits réputés dotés de vertus, parfois christianisés, parfois laissés « sauvages » :

  • La source guérisseuse d’Audrix : Source dite « miraculeuse », fréquentée jusque dans les années 1950 pour la guérison des « maux de jambes » et des affections de peau. Une offrande (épingle, bout de tissu… voire pièce de monnaie) était laissée « pour les esprits ».
  • Le « gourg de la fontaine » : Autour de Castelnaud, petits étangs ou résurgences donnaient lieu, jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, à des ablutions rituelles, souvent la nuit de la Saint-Jean, réputée décupler leurs vertus (Source : Atlas des fontaines guérisseuses de la Dordogne, A. Faucherre et DRAC Nouvelle-Aquitaine).

Chênes, noyers et ifs : les géants sacrés

Les arbres anciens sont de véritables témoins des pratiques magiques locales :

  • Chênes centenaires : Perçus comme demeures d’âmes errantes ou de fées. Il n’était pas rare de leur confier de petits ex-voto (rubans, mèches de cheveux) pour implorer guérison ou protection.
  • Le noyer : S’il est symbole d’abondance, il était aussi redouté : selon la croyance, un enfant dormant sous un noyer risquait les « maux de tête » ou la stérilité. On pensait même que certains sorciers se « transformaient » en noyers à la tombée du soir (Source : « Arbres et croyances en Périgord », F. Betouret, 2004).

Peurs, protections et pratiques magiques au quotidien

Sorciers, « cagots », rebouteux et chasse à la sorcellerie

La peur des « sorts » et la méfiance à l’égard des guérisseurs ou des personnes marginales étaient profondément ancrées :

  • Les rebouteux : Souvent hommes ou femmes simples, usant de formules secrètes et de gestes empruntés à la fois à la religion et au paganisme. À la frontière de la médecine, ils étaient tolérés tout en restant marginalisés.
  • Les « cagots » : Population longtemps discriminée dans le sud du Périgord pour cause de « mauvais œil » supposé ; leur simple présence était crainte (Voir dossier "Les cagots", Musée national des Arts et Traditions populaires, Paris).
  • Objets de protection :
    • Couteaux ouverts sous l’oreiller contre les cauchemars ou les « visites nocturnes ».
    • Fer à cheval cloué au-dessus de la porte d’entrée, orientation spécifique selon la « direction du mal ».
    • Tresses d’herbes de la Saint-Jean, brûlées en période d’épidémies de fièvre catarrhale (reporté lors de l’épidémie de 1939 dans le secteur, archives municipales de Domme).

Le calendrier des rites et la transmission orale

  • Veillée de Noël : Les veillées à la Bouyssière et à Soubirous rapportaient des récits de feux follets. Il était d’usage de laisser un quignon de pain sur la cheminée « pour protéger la famille » jusqu’à l’Épiphanie.
  • La Saint-Jean et ses feux : Autour de Domme et de Castelnaud, les « brandons », feux de joie, étaient l’occasion de sauter pour « la chance ». La collecte des cendres, dispersée autour des champs, était censée garantir la fertilité de la terre.
  • Fêtes de la moisson : Les derniers brins de blé n’étaient jamais coupés mais liés ensemble en offrande « aux esprits », coutume observée jusque dans les années 1960 (source : Le Folklore de la France, Paul Sébillot).

De la superstition à la tradition perpétuée : que reste-t-il aujourd’hui ?

Si la rationalité moderne a dissipé bien des peurs, un héritage discret ouvert subsiste. Pour preuve : la popularité intacte des « eaux miraculeuses » lors des grandes sécheresses (les fontaines de La Roque-Gageac et de Castelnaud voient ainsi affluer des visiteurs lors d’étés particulièrement secs), ou les « marchés aux herbes de la Saint-Jean » dans plusieurs villages du secteur.

  • Le folklore comme attrait touristique : Chaque été, visites guidées nocturnes et randonnées à thèmes (par ex. « Sur les traces de la Dame blanche du Céou ») sont l’occasion de renouer avec ces traditions, armés de lampions ou de contes locaux.
  • L’influence dans le bâti et la toponymie : Plusieurs noms de lieux autour de Castelnaud se réfèrent à des épisodes ou peurs anciennes – « La Croix aux Loups » (ancien carrefour réputé hanté), « Le Saut du Diable » (rocher abrupt où la légende veut que le diable ait laissé son empreinte).
  • L’école du patrimoine oral : Ateliers, enregistrements auprès des anciens, et expositions (notamment au musée de la La Roque-Gageac) participent à transmettre ce vécu aux nouvelles générations, comme lors du « festival des contes et croyances » organisé depuis 2016.

Pour aller plus loin : ressources à consulter

Du cimetière à la fontaine, des rives du Céou aux marchés estivaux, les villages autour de Castelnaud-La-Chapelle sont façonnés par ce subtil héritage. Si l’on n’y croise plus la « bête du moulin » ou les « masques » qui effraient les enfants, ces légendes témoignent d’une manière de regarder le monde, empreinte de respect envers la nature, le mystère et la communauté. Ce terreau fait encore vibrer ce coin du Périgord, où chaque ruelle et chaque hameau gardent une part d’indicible et de merveilleux.

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