Sur les traces des légendes qui unissent Castelnaud-La-Chapelle aux villages du Périgord Noir

12 septembre 2025

L’écho des châteaux : histoires partagées entre Castelnaud, Beynac et Marqueyssac

Impossible de parler de l’imaginaire local sans évoquer la guerre historique — et symbolique — entre Castelnaud et Beynac. Rivaux sur les deux rives de la Dordogne, on raconte que leurs seigneurs n’auraient jamais cessé d’échanger, non seulement des flèches ou des assiégés… mais aussi des coups de malice, transmis de génération en génération comme d’anciens secret d’alcôves.

  • La Dame blanche de Castelnaud : Selon plusieurs recueils de récits oraux (voir notamment les travaux du Centre Régional du Patrimoine Oral en Dordogne), la silhouette d’une Dame blanche hanterait les abords du château de Castelnaud, à la recherche d’un amour perdu lors d’une trêve rompue entre les deux châteaux rivaux. Cela fait écho à d’autres Dames blanches qu’on dit avoir vu aussi, côté Beynac ou au détour des jardins suspendus de Marqueyssac.
  • Le pont du diable : Entre Castelnaud et La Roque-Gageac, plusieurs légendes rapportent que la traversée de la Dordogne aurait été “offerte” au Diable en échange d’un pont, permettant aux seigneurs de guerroyer plus rapidement. On retrouve ce thème du pacte diabolique dans plusieurs villages riverains.

De château en château, la frontière entre le mythe et la réalité militaire ou amoureuse est ténue : Beynac, Marqueyssac et Castelnaud se renvoient ainsi les histoires d’apparitions nocturnes, de souterrains secrets (non prouvés malgré de nombreux sondages archéologiques) ou de trésors cachés, rappelant combien la vallée est, à sa façon, un territoire de contes en miroir.

Les grottes, l’eau et les secrets souterrains : mythes hydrauliques du Céou à la Dordogne

La confluence entre le Céou et la Dordogne a nourri tout un ensemble de mythes autour de l’eau et des mondes souterrains, reliant Castelnaud-La-Chapelle à des villages tels que Domme, Saint-Cybranet ou Saint-Martial-de-Nabirat.

  • La vouivre du Céou : On raconte, dans plusieurs familles de Castelnaud et de Saint-Cybranet, qu’une vouivre — créature légendaire semblable à un serpent géant — habiterait les sources du Céou. Elle surgissait à l’époque des crues pour protéger les trésors cachés sous la roche, et son apparition aurait été un signe de prospérité, mais aussi de prudence face à la force de la rivière (voir l’ouvrage de Claude Seignolle, spécialiste réputé des légendes occitanes).
  • Les sources miraculeuses : Plusieurs villages partagent la croyance selon laquelle certaines sources du Céou, à la limpidité réputée, auraient le pouvoir de guérir fièvre ou peur, à condition d'y tremper un ruban rouge ou de murmurer le prénom d’un défunt (usages encore attestés par des témoignages recueillis dans les années 1980 par la Société Historique du Périgord).

Au fil des siècles, ces motifs légendaires autour de l’eau se sont transmis, modifiés, de village en village : chaque commune adaptais son histoire, parfois pour effrayer les enfants, parfois pour expliquer la météorologie locale, créant un véritable réseau de récits à l’échelle de toute la vallée.

Les “pierres à légendes” : dolmens, rochers et menhirs du Périgord

Un autre trait frappant des légendes collectives du Périgord Noir : la propension à attribuer des histoires magiques ou fantastiques aux roches qui jalonnent le paysage, en particulier dans la ceinture de villages entre Castelnaud-La-Chapelle, La Roque-Gageac et Domme.

  • La Pierre du sacrifice à Castelnaud : Sur le causse, un bloc de calcaire dit “de sacrifice” fascine toujours. Certains anciens, interrogés lors d’enquêtes ethnographiques (voir archives INA / PARIS-SUD, fonds 1977-1995), racontaient que la pierre aurait servi d’autel druidique, où l’on devinait la marque invisible des couteaux rituels. Mais d’autres, du côté de Domme, prétendent qu’elle est jumelle d’une pierre identique, cachée dans la forêt du côté d’Allas-les-Mines, renforçant ainsi la croyance en des rituels mystérieusement partagés.
  • La légende du Menhir aux étoiles : Entre Castelnaud et la Roque-Gageac, l’existence trouble d’un “menhir aux étoiles” — pierre dressée censée attirer la protection céleste lors des nuits d’été — est évoquée dans plusieurs articles du Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord. Il n’a pas été localisé précisément mais est souvent associé à une tradition paysanne d’observation des perséides en août.

Qu’il s’agisse de la roche du sacrifice ou du menhir mystérieux, on observe un même phénomène : chaque village “adopte” la légende mais lui donne un accent local, l’enrichit de nouvelles péripéties, signant l’entrelacs de références du territoire.

Histoires de sorcières et de guérisseurs itinérants : liaisons du petit peuple et du “savoir secret”

D’un hameau à l’autre, le Périgord Noir a vu circuler tout un cortège de figures — guérisseurs, sorcières, rebouteux — qui finissent presque toujours par hanter l’imaginaire collectif, de Castelnaud à Daglan en passant par Vézac.

  1. La sorcière de Malmont : À la frontière de Castelnaud et Saint-Martial-de-Nabirat, le bois de Malmont serait, selon la tradition orale, le repaire d’une guérisseuse capable “d’envoyer la chaleur” pour guérir les rhumatismes… ou “d’attirer la pluie” lors des sécheresses. Son histoire, plusieurs fois consignée entre 1930 et 1950 dans les journaux locaux (Le journal de Sarlat), servait aussi d’épouvantail pour contenir les bêtises enfantines.
  2. Les repasseurs de sort : Dans les foires de Castelnaud, il n’était pas rare de croiser, jusqu’au milieu du XX siècle, des “repasseurs de sort”, souvent originaires des alentours de Domme ou de Saint-Vincent-de-Cosse. Leur technique — application de plantes et murmures secrets — répondait à une demande d’exorcisme du mauvais œil, selon une anthropologie populaire très vivace dans l’ancien Périgord rural (cf. travaux d’Alain Baraton, ethnologue).

Une anecdote, recueillie auprès d’habitants lors des Journées Patrimoine 2022, rappelle qu’enfant, on apprenait à reconnaître la “maison aux herbes rouges” : elle signalait la présence d’un herboriste ou d’un “sorcier du bien” – un métier à la frontière de la foi, de la médecine et du récit collectif.

Le bestiaire fantastique : animaux fabuleux entre peurs et croyances paysannes

Chevaux sans tête de la vallée de la Dordogne, bœufs qui servent de guides lors des carnavals anciens (documentés à Daglan et à Veyrines-de-Domme dans les années 1920), chouettes messagères — toutes ces créatures traversent les villages et s’insèrent dans le quotidien.

  • Le chien noir de la nuit : Entre le chemin de Gabernat (Castelnaud) et les forêts de la Roque-Gageac courait la légende d’un chien noir, guide des âmes perdues. Son passage indicait, selon la croyance, une nuit sans malheur pour ceux qui rentrent tard du travail… mais un grand malheur à quiconque croise son regard au croisement de deux chemins (voir recueils de l’abbé Chaminade, 1895, Contes et légendes du Sarladais).
  • L’aigle du rocher : Sur les hauteurs de Castelnaud, un aigle aurait sauvé le village d’une razzia, emportant dans ses serres la clochette d’alarme jusqu’aux villageois cachés dans les cavernes (épisode relaté dans certaines versions recueillies à Vézac et Saint-Cyprien).

Ces histoires, souvent fragmentaires, circulent d’un village à l’autre, s’enrichissent, se transforment, et deviennent le creuset d’une identité partagée, bien au-delà de la peur initiale qu’elles inspiraient.

Légendes et fête locale : quand l’oralité s’invite dans les rendez-vous du territoire

Aujourd’hui encore, ces légendes continuent d’être racontées lors des fêtes de village, des balades contées (par exemple celles organisées par les offices de tourisme du Périgord Noir), ou des soirées “contes et légendes” qui rencontrent un vif succès chaque été. Le dernier recensement de ces événements fait état de plus de 18 rendez-vous légendaires en 2023 dans le secteur de Sarlat, dont au moins deux à Castelnaud (Sarlat Tourisme).

  • Les conteurs perpétuent la mémoire des “pierres sages” et des “dames blanches” sur les places du village.
  • Des balades nocturnes investissent les ruelles, renouant avec la tradition orale et renforçant le sentiment d’appartenance régionale.
  • Les écoles locales incluent souvent des ateliers “mythes et récits du Périgord” dans leur programme d’histoire locale.

Plus qu’un folklore figé, cet ensemble vivant de légendes continue d’évoluer, entre fascination et transmission, reliant Castelnaud-La-Chapelle à tout un Périgord Noir qui vibre d’histoires, de secrets et d’émotions partagés.

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