Légendes enfouies : le mystère du souterrain de Castelnaud-La-Chapelle

22 août 2025

Aux origines de la rumeur : entre Moyen Âge et patrimoine oral

Pour comprendre pourquoi tant de regards se tournent encore vers un hypothétique souterrain, il faut remonter à l’histoire mouvementée de Castelnaud-La-Chapelle. Fondée sur un éperon rocheux qui domine la confluence de la Dordogne et du Céou, la cité médiévale a longtemps été le théâtre de rivalités, de sièges et de légendes. Dès le XIV siècle, le château de Castelnaud devient un haut lieu de la guerre de Cent Ans : bastion récompensé pour sa solidité et sa position stratégique, il a été assiégé à de multiples reprises (cf. Dictionnaire des Châteaux du Périgord, Editions du Périgord Noir, 2014).

Dans ce contexte d’insécurité chronique, les rumeurs sur la présence de cachots, galeries et souterrains étaient fréquentes. Ces passages auraient été utilisés pour échapper aux assaillants ou faire entrer provisions et secours. À Castelnaud, la légende s’est transmise oralement — colportée par les enfants, glissée dans les discussions de marché, reprise par les premiers guides locaux apparus dans les années 1970.

Des témoignages ancrés dans la mémoire villageoise

Sur les bancs publics ou devant la halle, il n’est pas rare d’entendre une grand-mère évoquer l’histoire de son oncle, prétendant avoir aperçu une grille dissimulée sous le lavoir ou derrière une souche de noyer. Un exemple documenté figure dans les archives de la commune : en 1954, des ouvriers déterrant des câbles rue du Château auraient mis à jour un départ de voûte, vite rebouché car jugé dangereux (Registre des travaux communaux, Mairie de Castelnaud-La-Chapelle).

Pourquoi Castelnaud-La-Chapelle ?

La configuration du village nourrit elle-même la légende. Perché au-dessus de la vallée, Castelnaud présente une succession de ruelles en pente, de caves creusées dans le calcaire et de maisons accrochées à la falaise. Ce relief a favorisé de véritables réseaux souterrains — celliers, citernes, silos, « busa » (conduits d’évacuation médiévaux).

  • Le château : plusieurs étages de salles semi-enterrées — dont la salle des archers — sont encore visibles aujourd’hui, donnant naissance à la rumeur d’un système plus vaste.
  • La chapelle et l’ancien presbytère : des plans cadastraux du XVIII siècle montrent des pièces « sous la roche » jamais totalement identifiées.
  • Le hameau de Milandes : les anciens parlent d’un « chemin perdu » reliant la Dordogne à la place forte, autre point d’alimentation des fables locales.

Ce que disent l’archéologie et les historiens

L’archéologie n’a jamais révélé de galerie traversant la colline de part en part sous le village. Les fouilles menées par Jean-Luc Aubarbier et l’équipe du Service régional de l’archéologie (SRA) Nouvelle-Aquitaine lors des campagnes de 1998 puis de 2009 ont permis de reconstituer le plan du château et de ses abords (ADLFI-Aquitania). Elles attestent l’existence :

  • D’une citerne maçonnée sous la cour intérieure
  • D’un petit « sas » de fuite potentiel derrière la tour principale, condamné au XVIII siècle
  • D’un ancien canal d’évacuation des eaux pluviales

Mais aucune trace, à ce jour, d’un long souterrain débouchant hors les murs du village. Dans le Périgord, peu de châteaux disposent réellement de galeries d’évacuation « de grande distance ». Les cas avérés sont presque toujours des communications entre une cour intérieure et une tour de guet, sur quelques dizaines de mètres (Inventaire général des Monuments historiques, 2017).

Des confusions avec d’autres sites

Un aspect curieux et fréquent ici : la rumeur s’est parfois nourrie de confusions avec d’autres forteresses du secteur, où de courts souterrains existent effectivement. Le château de Beynac (à 7 km), a bien un « escalier de fuite » taillé dans le roc, long de 53 mètres, mais il ne sert qu’à relier deux niveaux internes (Patrimoine en Périgord, 2022). Idem à la Roque-Gageac, dont les grottes abritaient davantage d’entrepôts que de véritables passages secrets.

L’impact de la légende : un moteur d’imagination et de tourisme

Bien qu’aucune preuve scientifique formelle n’ait encore corroboré la présence du fameux souterrain, la rumeur renforce l’attrait du site et façonne son imaginaire. Depuis les premiers dépliants touristiques imprimés à Sarlat dans les années 1960, le « mystère du souterrain » figure en bonne place dans les anecdotes que racontent les guides.

Quelques exemples d’impact concret :

  • Plusieurs promenades guidées abordent la question du souterrain et incitent à observer les anfractuosités du village.
  • Des animations estivales pour enfants intègrent des « chasses au trésor » sur ce thème (sources : Office de Tourisme Sarlat Périgord Noir)
  • Les habitants ont parfois retrouvé dans leurs caves des objets métalliques, ou des pans de murs anciens, entretenant l’idée d’un monde souterrain oublié.

Cette fiction bienveillante invite à la curiosité et à la préservation du patrimoine. Elle souligne aussi l’envie, universelle, de chercher sous la surface — au propre comme au figuré — les histoires que le présent ne raconte pas.

Que sait-on vraiment ? L’état actuel des connaissances

Type de preuve Ce qui a été trouvé Sources
Fouilles archéologiques Citerne, canaux, sas, caves à 2 niveaux ADLFI, SRA Nouvelle-Aquitaine
Archives communales Mentions d’effondrements localisés, mais rien sur un long tunnel Mairie de Castelnaud-La-Chapelle
Cartographies anciennes Plans sommaires de caves et soubassements Cadastre du XVIII siècle
Témoignages locaux Rumeurs persistantes, objets retrouvés, souvenirs d’enfance Collecte mémoire orale

L’empreinte vive d’un mythe en Périgord Noir

Qu’il soit le fruit d’une histoire enjolivée par les siècles ou d’une méprise sur la nature des sous-structures du village, le mythe du souterrain secret fait aujourd’hui partie du patrimoine vivant de Castelnaud-La-Chapelle. On y trouve la quintessence du Périgord : des pierres silencieuses, une dose de mystère, et cette capacité à relier quotidien, mémoire et imaginaire collectif.

Ce mythe, même sans preuve matérielle définitive, suscite toujours autant de questions et d’envies d’enquêter. Qui sait si de nouveaux travaux, ou la curiosité d’un habitant, révéleront un jour un pan oublié de l’histoire souterraine du village ?

Pour les curieux, sachez que la meilleure façon d’en prendre la mesure reste d’arpenter les ruelles, d’écouter les récits des anciens, et de laisser son regard glisser des grilles de caves aux pavés anciens… Ici, la frontière entre réalité et légende est souvent plus étroite qu’on ne le croit.

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